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Le maître verrier avait accepté les termes du marché et, depuis six mois qu’il « travaillait pour eux », il parvenait enfin à ne plus vomir en exécutant « la commande ».
C’était cher payé, car définitif, comme toutes les mutilations mais la contrepartie, d’importance, le rassurait : jamais, jamais plus, ses six enfants n’auraient faim ou froid. Mieux, ils deviendraient des partis épousables.
Certes, quelquefois, au milieu de la nuit, il se réveillait en sursaut, le front inondé de sueur au souvenir de la manière dont on lui avait arraché la langue, achevant l’opération au fer rouge.
Avec son consentement.
Ne pouvant plus parler, ne sachant pas écrire, c’était la certitude, pour ses impitoyables bailleurs, qu’il emporterait son terrible secret dans la tombe.
L’ignoble besogne le terrorisait encore, mais moins qu’au début. Au reste, en six mois, c’était la cinquième fois déjà.
Le maître verrier travaillait avec soin, le visage éclairé par les lueurs rougeâtres du four, les doigts brûlés, des cristaux de sable blanc très fins incrustés sous les ongles.
Deux hommes de belle stature, qui lui semblaient des officiers en civil, apportèrent le brancard et, suivant les consignes strictes et précises que le maître verrier donnait par gestes, ils déposèrent le corps entre deux parois de verre.
Aussitôt, l’artisan procéda à la pose du couvercle, opération délicate qui lui demanda près de deux heures.
Enfin, il leva un regard satisfait sur les deux hommes qui attendaient, imperturbables.
S’essuyant le front d’un revers de main, il fit une série de signes signifiant que le travail était achevé et qu’on pouvait l’emporter.
Les deux officiers, ceux-là mêmes qui servaient de gardes du corps au masque d’argent, échangèrent un regard et le maître verrier, qui crut y voir un fugitif accablement, prit soin de baisser les yeux afin de ne point manifester un quelconque sentiment.
Il eût aimé, cependant, qu’on lui rendît sa langue quelques instants. Des questions lui venaient mais, il ne l’ignorait pas, elles seraient de toute façon restées sans réponse.
Chacun des hommes saisit une extrémité du cercueil de verre et, un flambeau à la main, le maître verrier les précéda pour leur ouvrir la porte de l’atelier.
Il faisait froid.
La nuit, venteuse et noire, n’inspirait pas confiance.
Le chariot aux parois de grosse toile attendait, son plancher recouvert de plusieurs épaisseurs d’étoffe destinées à amortir les chaos du chemin.
À l’instant où le cercueil de verre passait devant le maître verrier, les lueurs du foyer conjuguées à celles du flambeau lancèrent comme un rayon doré et l’homme jeta un dernier regard à la malheureuse créature qui y reposait.
Il n’en restait, intacte, que la belle chevelure d’un blond vénitien et un triangle de poils pubiens. Aucun élément ne permettait d’attribuer un âge à ces pauvres restes mais le maître verrier devinait d’instinct une toute jeune fille, comme celles qui l’avaient précédée.
Le cercueil déposé en le chariot avec mille précautions, un des hommes prit les rênes tandis que l’autre le précédait à cheval, l’épée à la main, tenant serrées des brides étrangement écarlates.
La sinistre procession allait à petite allure, le chariot étant attelé à deux forts chevaux hongres sans nervosité.
Bientôt, au détour d’un bouquet de saules, le chemin fut désert et l’homme à la langue arrachée resta seul devant la porte de son atelier clandestin.
Il respira profondément l’air de la nuit, soupira, et regagna l’intérieur où le foyer dispensait une bonne chaleur.
Non sans dégoût, il vida la bourse ventrue laissée par un des deux hommes et compta lentement les pièces d’or.
Elles apportaient tant de solutions à des problèmes qu’il considérait voilà si peu de temps encore comme insurmontables. Même si dans cette affaire il perdait son âme et, accessoirement, toute illusion sur la nature humaine.
Pensif, il observa les lueurs du four. Son regard y demeura longtemps fixé, tant il était effrayé à l’idée des flammes de l’enfer dans lesquelles il s’imaginait brûler pour l’éternité.
Enfin, par un effort de volonté, il s’ébroua.
Pourquoi vouloir comprendre ? C’était là l’œuvre de Satan, son nouveau maître, et la pensée perverse du démon ne peut être accessible à un pauvre artisan.
D’une main tremblante, il se servit un pichet de vin blanc, puis un autre, un autre encore.
Il savait que, après cette soirée terrifiante, l’aube le trouverait endormi dans un coin de l’atelier, souffrant d’un cruel mal de tête et le cœur au bord des lèvres, mais il l’acceptait volontiers. En effet, la contrepartie de l’ivresse lui procurait au moins cet avantage : sonné, abruti, il allait quelques heures sombrer dans un sommeil de plomb.
Dormir, c’est-à-dire oublier.
Martin Champelier se hâtait aux premières lueurs de l’aube hivernale. Comme les jours précédents, il s’était loué à un riche paysan des environs de Marcoussis, un homme sanguin dont le mauvais caractère et les rudes manières usaient rapidement la meilleure des bonnes volontés.
Hier, Champelier avait reçu un coup de pied et une paire de gifles au motif fort discutable qu’il n’avançait pas assez vite en besogne. Une fausseté, une de plus, mais discuter ou protester n’aurait servi à rien, risquant même de provoquer son renvoi.
Avec la guerre qui s’éternisait, les mauvaises récoltes et tous les événements qui secouaient Paris et le pouvoir royal, les maîtres ne manquaient pas de main-d’œuvre. Combien étaient-ils, les manouvriers de son espèce, bons à tout et à rien, paysans très pauvres se vendant chez les riches pour moissonner, vendanger, faner, battre en grange, soigner les bêtes, nettoyer les écuries ou réparer les outils ?
Champelier hâta le pas. L’aube blanchissait et il lui restait une bonne demi-lieue à parcourir avant d’arriver à la ferme.
Âgé de vingt-six ans, Martin Champelier était un homme étrange puisque la sagesse ne lui venait pas et que sa résignation n’était qu’apparente. Marié, père de deux enfants, il aurait dû, lui disait-on, ne jamais se révolter, encaisser les coups et oublier. Or, il ne satisfaisait pas à toutes ces conditions qui auraient fait de lui un homme malheureux mais sans histoires.
Ne pas se révolter ? Certes. Il ne s’était pas révolté, la veille, sous les coups. Et pas davantage trois ans plus tôt lorsque le seigneur avait violé sa trop jolie jeune femme.
Subir les coups ? Oui, évidemment. Subir en se taisant, en se contentant de se protéger le visage, geste que les maîtres toléraient la plupart du temps.
Oublier ? Ah ça, non ! Chez les Champelier, on n’oubliait pas. Tout au contraire. Et, de génération en génération, selon un usage qui remontait au moins au roi Henri le troisième, on se disait peines, griefs, doléances et rancœurs. Comme il ferait pareillement, le jour venu, avec ses propres fils.
La liste des souffrances était longue. À laquelle on joignait une autre, plus courte cependant. Celle des brutes contre lesquelles on n’avait pas levé la main ou saisi la fourche. Paysans riches, gens de police, soldats, intendants, seigneur du lieu et, tout là-haut, exécré, le roi qui permettait tout cela.
Où iraient toutes ces colères qui se transmettaient, pures comme le diamant, à travers les siècles ?
S’il l’ignorait, ou n’en avait qu’une très vague idée, le jeune homme savait que là n’était point la question. Il devait « transmettre » et un jour, probablement, cette formidable colère déferlerait, balayant tous les nantis sur son passage.
Le chemin, gelé, était dur et fatiguait les jambes. Heureusement, il arrivait au village, tout engourdi de gel.
Et, aussitôt, quelque chose attira son regard. Quelque chose qu’on avait posé sur les marches, devant le parvis de l’église.
La chose brillait comme du verre, un verre rendu plus scintillant encore par les milliers de cristaux de givre qui s’y étaient déposés.
Curieux, il s’approcha, essuya le verre de la main et poussa un long hurlement.
Martin Champelier se prit la tête à deux mains incapable, à présent, de pousser un cri, la gorge tenue comme dans un gant de fer par la terreur qui le gagnait tout entier.
Il sentit qu’on sortait des maisons, qu’on s’approchait. D’autres, à présent, hurlaient, hommes et femmes. Certains se signaient avec frénésie. D’autres, un genou en terre, priaient avec ardeur.
Puis, un grand silence se fit quand les portes de l’église s’ouvrirent sur le curé.
C’était un vieil ecclésiastique, bon et érudit, qui avait baptisé presque tous les habitants du hameau.
Il s’approcha du cercueil de verre, resta un instant pétrifié, puis se signa en murmurant :
— Quelle abomination !… Quelle horreur !… Mon Dieu, pareille chose est-elle donc possible ?
Il croyait au bien, donc au mal ; à Dieu, donc au diable. Mais jamais les œuvres du Malin ne s’étaient présentées à ses yeux effarés avec une telle netteté.
« Pourquoi commettre de telles infamies ? » se demanda-t-il. Et, plus fin que les villageois, il se posa une autre question : « Et pourquoi l’exposer dans un luxueux cercueil de verre qu’on croirait plutôt réservé à quelque princesse défunte ? Faut-il qu’il l’eût aimée ? À moins que la besogne ne lui ait procuré un plaisir rare, puisqu’il offre à sa victime un réceptacle à la hauteur de son émotion. Alors ce n’était pas la victime mais son propre désir qu’il honorait aussi richement. »
Le vieux prêtre regarda à nouveau le corps mutilé à l’abri de ses parois de verre.
Une grande tristesse lui vint. Et une profonde compassion pour la pauvre victime dont il pressentait qu’on l’avait laissée vivre tout au long de son supplice. Et quel supplice : à la lancette ou au stylet, on l’avait littéralement écorchée vive.
Brutalement, le curé fut écarté.
Des pierres furent lancées. Sous un pavé, le cercueil de verre explosa et une pauvre carcasse gelée, toute raide et martyrisée, s’abattit sur les marches de l’église, rebondissant avant de se figer, face contre terre, le dos meurtri exposé au vent glacé.
Le vieux prêtre voulut protester tandis que fagots et poix, bûches de chauffage et résine recouvraient hâtivement le cadavre.
Un inconnu, peut-être un paysan d’un village voisin, se révéla comme meneur en hurlant :
— Brûlons la maudite charogne !… C’est le diable qui nous l’envoie pour répandre la Peste Noire !
On approcha une torche et, bientôt, le feu prit, salué par des cantiques où le latin se trouvait malmené par l’assemblée paysanne, détail qui d’ordinaire attendrissait l’ecclésiastique.
En ce jour maudit, le plus sombre de l’histoire de cette très ancienne et très pieuse paroisse, le vieux curé regarda le corps qui se redressait à demi en brûlant et songea que les preuves, si elles existaient, s’envolaient avec cette épaisse fumée.